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Saint Luc dessinant la Vierge, par Rogier van der Weyden

Notre rubrique se devait d’aborder Saint Luc, à la fois médecin et saint patron des artistes peintres, lesquels ont été nombreux à le représenter peignant la Sainte Vierge. De cette iconographie se détache l’œuvre magistrale de Rogier van der Weyden (Fig. 1).

Figure 1 – Rogier van der Weyden (1399/1400-1464). Saint Luc dessinant la Vierge (1435-1440, huile et tempera sur panneau, 138 x 111 cm). Museum of Fine Arts, Boston (©Wikimedia Commons).

L’œuvre

La guilde des peintres de Bruxelles commanda l’œuvre à Rogier van der Weyden en 1435 pour la chapelle Saint-Luc, leur patron, dans la collégiale Sainte-Gudule. Curieusement, en dépit de son immense notoriété, il est difficile de reconstituer son parcours complet, on passe en effet directement du XVe au XVIIIe/XIXe siècles. Sans doute issu des collections du roi Charles III d’Espagne, le tableau se trouvait dans celle de son arrière-petit-fils, don Sébastien Gabriel de Bourbon et Bragance, infant d’Espagne et du Portugal (1811-1875). Il fut exposé à Madrid pendant la déchéance temporaire de l’infant lors des guerres carlistes. De Madrid, le tableau partit pour New York en 1889, acquis par M. et Mme Henry Higginson qui l’offrirent en 1893 au musée des Beaux-Arts de Boston lequel le considère comme l’un des plus importants tableaux d’Europe du Nord exposés aux États-Unis.
Cette huile sur panneau fut peinte entre 1435 et 1440, elle représente Luc dessinant, à la pointe d’argent sur une feuille, la Vierge Marie donnant le sein à l’Enfant Jésus. Les deux personnages de dos, sur les remparts au centre, seraient Anne et Joachim, les parents de la Vierge. On aperçoit dans la pièce sombre à droite un livre qui représente l’Évangile de Saint Luc et en dessous un bœuf ailé (ou un taureau), symbole classique de l’Évangéliste. Il est admis que van der Weyden s’est peint lui-même en Luc, son visage est d’ailleurs beaucoup plus réaliste que celui de Marie.
La composition est inspirée du tableau de Jan van Eyck La Vierge du chancelier Rolin (1435, musée du Louvre) avec une somptueuse loggia au carrelage à damier s’ouvrant par les trois ouvertures d’une colonnade sur un jardin et des remparts crénelés avec, au-delà, une ville traversée par un fleuve dans l’axe médian du tableau. La seule différence réside dans l’inversion des personnages principaux, la Vierge étant à droite chez Eyck. Comme dans La Vierge du chancelier Rolin, van der Weyden envisageait de représenter un ange couronnant la Vierge, il y a renoncé, sans doute parce qu’il souhaitait une représentation maternelle plus intimiste de la Vierge en train de donner le sein, très éloignée de la représentation par van Eyck d’une Vierge Theotokos (Mère de Dieu) et Reine du ciel. Autre argument, la Vierge couronnée de van Eyck est assise sur un trône alors que la Vierge allaitante de van der Weyden est assise avec humilité sur les marches du trône.
Un temps, l’œuvre fut considérée comme une copie, mais son authenticité a été confirmée par la réflectographie infrarouge qui a révélé les traits du dessin sous-jacent alors qu’une analyse dendrochronologique a daté d’environ 1410 le panneau de bois. Des restaurations excessives ont considérablement fragilisé la peinture. Trois versions ou copies existent à Saint-Pétersbourg (musée de l’Ermitage), Munich (Alte Pinakothek) et Bruges (musée Groeninge).

Le peintre

Rogier de la Pasture (1399-1464) est né à Tournai, il deviendra peintre officiel de la ville flamande de Bruxelles où son nom sera transposé en Rogier van der Weyden. Avec son maître Robert Campin et Jan van Eyck, il est l’un des fondateurs de la peinture flamande du XVe siècle. Son œuvre est empreinte d’une intériorité nouvelle pour l’époque, car même si Weyden accentue l’intensité dramatique parfois austère des scènes religieuses, il insiste beaucoup sur les émotions des sujets animés d’une forte humanité très réaliste. À la mort de van Eyck, mais sans le remplacer comme peintre officiel, il bénéficie d’importantes commandes de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et de sa cour, que ce soit des portraits ou des œuvres plus importantes telles que Le Jugement dernier (Hospices de Beaune). Un voyage en Italie en 1450 se traduit par plusieurs commandes, soit lors de son séjour et dont il ne reste rien, soit après son retour à Bruxelles telles que la Madone des Médicis (Francfort-sur-le-Main) ou la Lamentation sur le Christ mort et Mise au tombeau (Florence), ces deux tableaux attestent d’une certaine influence italienne. Portraitiste réputé, également enlumineur, Weyden finit à la tête d’un atelier renommé dans toute l’Europe.

Le médecin

Luc était un médecin grec né à Antioche, converti au christianisme par l’apôtre Paul qu’il accompagna ensuite pendant ses voyages, jusqu’au martyre de ce dernier à Rome en 67. Saint Luc est l’auteur du troisième Évangile canonique et du livre des Actes des apôtres, ce que confirme l’analyse linguistique et théologique des deux textes. De ses compétences médicales, nous ne savons rien hormis que Saint Paul louait ses qualités d’éminent médecin et que Luc est le seul évangéliste à rapporter l’épisode du Bon Samaritain dans lequel il décrit le traitement médical des plaies du blessé, bandées après avoir été baignées d’huile et de vin (Luc 10.25-37). Luc mourut en Béotie à l’âge de 84 ans.
Selon la tradition chrétienne, Luc aurait peint plusieurs fois la Vierge Marie de son vivant. La Légende dorée de Jacques de Voragine raconte que lors d’une épidémie de peste en 593, le pape Saint Grégoire le Grand fit promener en procession dans Rome un portrait de la Sainte Vierge que possédait l’église de Sainte-Marie-Majeure, cette icône de la Salus Populi Romani (« Sauvegarde du peuple romain ») était réputée pour avoir été peinte par Saint Luc, l’effet sur l’épidémie fut paraît-il instantané. Saint Luc n’est pas resté le patron des médecins, mais il est en revanche celui des artistes peintres et sculpteurs qui, à partir du Moyen Âge, furent regroupés en une multitude de guildes, corporations ou académies de Saint Luc dans toute l’Europe. De ce fait, plusieurs le représentèrent peignant la Sainte Vierge (Maarten van Heemskerck, Giorgio Vasari, Le Greco, Luca Giordano, Le Guerchin, Mignard) (Fig. 2), Rogier van der Weyden ayant la particularité de représenter Luc en train de la dessiner plutôt que de la peindre.
En France, Luc était aussi le patron des facultés de médecine dont la rentrée officielle se faisait le jour de sa fête le 18 octobre, il fut remplacé par Hippocrate après la Révolution française. Cette date reste néanmoins célébrée tous les ans par le Service de santé des armées qui le reconnaît encore comme son saint patron. 

Figure 2 – L’évangéliste Saint Luc en peintre. Le Guerchin (1591-1666) (©Wikimedia Commons).

Références

• Châtelet A. Rogier van der Weyden (Rogier de le Pasture). Gallimard, coll. « Maîtres de l’art », 1999.
• de Pattoul B, Van Schoutte R. Les primitifs flamands et leur temps. La Renaissance du Livre, 2000.