Plume de neurologue : entretien avec Jean-Christophe Rufin, médecin aux multiples casquettes

« Je suis né dans la médecine, comme d’autres voient le jour au bord de la mer, au flanc d’une montagne ou dans les champs. » Ainsi commence le livre Un léopard sur le garrot, Chroniques d’un médecin nomade de Jean-Christophe Rufin. Il confirme dans cette autobiographie publiée en 2008 sa passion première et inébranlable, la médecine, celle qui l’a forgé et a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. Mais qui est au juste Jean-Christophe Rufin ?

C’est dans une brasserie du 16e arrondissement de Paris, près de la Maison de la Radio d’où il vient à peine de sortir, que j’ai le plaisir de rencontrer Jean-Christophe Rufin. Autour d’un thé à la menthe, l’interview ne durera qu’une quarantaine de minutes. Pour cause, Jean-Christophe a ensuite rendez-vous chez Flammarion, l’éditeur de son nouveau livre Les trois femmes du consul qui relate les aventures sur le territoire mozambicain d’un consul loufoque et redoutable enquêteur, Aurel Timescu. Ces 40 minutes, trop brèves pour rendre pleinement compte de la vie palpitante de Jean-Christophe Rufin, suffisent pour apercevoir l’homme aux multiples visages. Né à Bourges, il est élevé une grande partie de son enfance par ses grands-parents. Son grand-père, qu’il admire, est médecin généraliste. Il n’exerce déjà presque plus quand Jean-Christophe vient s’installer chez eux, même si l’ombre de la médecine plane toujours sur la maisonnée. Mais le déclic, celui qui l’oriente pour de bon vers les études de médecine, vient de l’extérieur. « Christiaan Barnard, et la première greffe du cœur au Cap, se souvient-il. J’avais 18 ans, la médecine était en train de s’élever et de prendre une forme moderne. » Cette voie devient une évidence pour le jeune homme qui décide alors de marcher dans les pas de son grand-père.

« Je me disais que plus je me rapprocherais du cerveau, plus j’aurais la chance d’apercevoir une médecine ouverte sur la société et sur le monde »

Jean-Christophe Rufin fait ses études de médecine à la Pitié-Salpêtrière, à Paris. En 1975, il est reçu au concours de l’internat et choisit la neurologie. « J’étais à la recherche d’une médecine non pas seulement axée sur la technique, mais ouverte sur la société et sur le monde », explique-t-il. « J’étais avide d’observer les désordres neurologiques », « Je ne me lassais pas d’entendre les patients parler de leurs symptômes », « J’aimais la richesse des descriptions qu’ils parvenaient à en faire », peut-on lire dans Un léopart sur le garrot. Le jeune interne qu’il est alors se rend vite compte qu’il sort du moule, étant bien plus intéressé par la clinique et l’observation que par les prouesses techniques et les aspects scientifiques de la médecine. Il ne peut toutefois s’empêcher d’évoquer un souvenir impérissable, la première greffe de cœur en France, alors qu’il était externe chez Cabrol. « C’était un peu l’époque héroïque, et quand je dis ça, j’ai l’impression de sortir du Museum d’histoire naturelle » [rire].

Jean-Christophe Rufin se souvient de traitements encore très balbutiants au cours de son internat en neurologie. « Les endartériectomies, par exemple. J’ai des souvenirs de vraies catastrophes, de gens qui ont fait les frais de traitements qui sont par la suite devenus courants. »
Il évoque d’ailleurs les propos d’un de ses maîtres, André Buge, qui avait l’habitude de dire que « la thérapeutique ne fait pas partie de la médecine ». À cette époque, la neurologie était perçue comme une espèce de science spéculative, un jeu intellectuel, « il y avait une dimension presque esthétique, en tout cas très aristocratique, et un décalage énorme par rapport à d’autres spécialités beaucoup plus avancées en matière de thérapeutique », estime Rufin.
Durant son internat, il fait surtout de la neurologie générale et voit un peu de tout. La discipline ne s’est pas encore surspécialisée comme c’est le cas aujourd’hui. « J’ai eu notamment comme chefs de clinique Olivier Lyon-Caen et Yves Agid, avec lequel je suis resté très ami, indique-t-il. Yves, qui était très drôle et contrastait avec les mandarins de la neurologie de l’époque tels que Castaigne et Lhermitte, a été pour moi une vraie bouffée d’air frais. »

« J’ai fait des accouchements pendant tout mon service militaire »

Jean-Christophe Rufin a toujours eu la bougeotte, des envies d’ailleurs. À peine nommé à l’internat de Paris, il part effectuer son service militaire à l’hôpital de Sousse, en Tunisie. Erreur d’aiguillage, il atterrit non pas dans un service de neurologie, mais dans une maternité. « J’ai fait des accouchements pendant tout mon service militaire, d’une certaine façon, c’était déjà de la médecine humanitaire », confie le médecin. Un an et demi après, de retour à Paris, il s’engage auprès de Médecins sans frontières. Une aventure incroyable qu’il entreprend en parallèle de son internat. À se demander si Jean-Christophe Rufin n’a pas le pouvoir de dédoublement… « J’ai pris des disponibilités, j’ai choisi des postes tranquilles, avec des patrons compréhensifs », explique-t-il. Sa première mission se déroule en Érythrée, puis il part en Amérique centrale, au Nicaragua. Plus tard, il deviendra vice-président de Médecins sans frontières (1991-1993) et s’engagera auprès d’autres ONG comme Action contre la faim, la Croix-Rouge française ou Première Urgence. Une vie rythmée d’allers-retours entre la France et le reste du monde. « Si je devais à nouveau choisir une spécialité aujourd’hui, ce ne serait pas la neurologie, car elle n’est pas assez transposable à l’étranger. Ce sont plutôt de chirurgiens, pédiatres et obstétriciens dont nous avons besoin en mission. »

« En consultation, je rédigeais une ordonnance et, de la même plume, une dédicace »

En cachette, c’est une tout autre passion que celle de la médecine ou de l’humanitaire qu’il nourrit : l’écriture. « J’ai toujours pensé que j’écrirais un jour, mais je ne me suis lancé que lorsque j’ai commencé à accumuler de l’expérience, indique Jean-Christophe Rufin. Avant d’écrire, il faut d’abord vivre », ajoute-t-il. Il commence par publier des essais tels que Le piège humanitaire (1986) ou encore L’empire et les nouveaux barbares (1991) avant de s’aventurer corps et âme dans le roman. À la dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac en 1997, il perd son poste de conseiller diplomatique au cabinet du ministre de la Défense. Jean-Christophe Rufin met alors à profit son temps libre et achève en 5 semaines son premier roman, L’Abyssin, publié la même année aux éditions Gallimard. Dans Un léopard sur le garrot, il se remémore le jour où son activité d’écrivain a croisé celle de médecin, un patient lui demandant, à la fin de la consultation, de lui dédicacer l’Abyssin. « De ce jour, je sus que les vannes avaient lâché. En consultation, je rédigeais une ordonnance et, de la même plume, une dédicace. »

« J’ai toujours pensé que j’écrirais un jour, mais je ne me suis lancé que lorsque j’ai commencé à accumuler de l’expérience. »

Cette année-là, il fait ses premiers pas dans le milieu littéraire, mais c’est le prix Goncourt qu’il obtiendra en 2001 pour Rouge Brésil qui lui permettra d’asseoir sa légitimité. « Ces prix ont une telle puissance en France », s’étonne-t-il toujours près de 20 ans après. La reconnaissance des lecteurs, il ne peut la nier, même s’il admet encore « raser les murs dans les cercles littéraires ». « Pendant que certains lisaient À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, moi j’apprenais les collatérales de l’artère pulmonaire », ironise-t-il. Pour écrire, il s’isole à la montagne. Armé de sa plume, il écrit à la main, et généralement d’un seul tenant, « pour éviter les ruptures de rythme ».

« La médecine restera toujours l’art du regard »

Médecin, écrivain, diplomate, ambassadeur, humanitaire, académicien… l’énumération des fonctions de Jean-Christophe Rufin est sans fin. « Mais aujourd’hui encore, quand on me demande mon métier, je dis que je suis médecin, confie-t-il. Mon regard sur le monde vient de la médecine. » Il n’exclut d’ailleurs pas de reprendre un jour du service en tant que médecin généraliste. « La médecine me manque beaucoup, tout le temps. » Mais Jean-Christophe Rufin rêve encore de la médecine d’autrefois, de la médecine romanesque de Céline, d’Henri Mondor, des grandes descriptions cliniques de Charcot ou Moreau de Tours… De cette médecine ancrée dans la culture et la littérature, il n’en a jamais retrouvé la trace au cours de sa carrière. « Ce que je dis toujours, c’est que la médecine existait bien avant les traitements, la science ou encore les examens complémentaires… Les médecins n’étaient pourtant pas des charlatans, c’était des personnes qui apportaient un pronostic plus qu’un diagnostic, et qui avaient en eux un profond savoir humain, conclut Jean-Christophe Rufin. La médecine reste, et restera toujours, l’art du regard. »

 

Les trois femmes du consul
Jean-Christophe Rufin
Éditions Flammarion, 2019
19,50 €, 272p.